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Edition du 22 décembre 2009 à 02h14

Vichy dans la "Solution finale" / Laurent Joly

En réponse à -2
-1Historia hors série 21 de Boisbouvier

14 juillet 1942 : Eichmann, fou de rage... mais pourquoi ? de Nicolas Bernard le mardi 22 décembre 2009 à 01h54

Un élément qu'il convient de garder à l'esprit lorsque l'on tombe sur les propos de Michel Boisbouvier, l'ex-anonyme, c'est qu'il présente une certaine tendance à déformer le sens des propos d'autrui, qu'il soit historien... ou contemporain des événements.

Ainsi, le 8 décembre 2009, l'ex-anonyme écrivait :

La nouveauté est dans le fait que désormais l'occupant sera obligé de négocier les ordres de déportation avec Vichy avant de lancer la préfecture de police à la chasse aux Juifs. C'est ce qu'il fera en négociant avec Bousquet le 2 juillet 42, bien qu'à cette date les accords Bousquet-Oberg n'aient pas encore été signés. Ils le seront le 7 août et, dès la fin de ce mois d'août 42 des contingents supplémentaires de déportés réclamés par Oberg lui seront refusés par Laval.
D'où la colère d'Eichmann (ses trains partent à vide !) et la renonciation de Himmler à réclamer des juifs français "pour le moment". (Hilberg)


Il convient de rappeler que l'ensemble de ces foutaises a été réfuté ici, en particulier sur le "refus" de Laval et la "renonciation" de Himmler.

En toute hypothèse, l'ex-anonyme répétait une fois de plus sa thèse maintes fois explosée selon laquelle Vichy, en collaborant avec les Allemands, aurait en fait sauvé de nombreux Juifs de la déportation. En vérité, c'est l'exact contraire qui s'est passé : la coopération policière franco-allemande permettra aux nazis de faire main basse sur davantage de Juifs qu'ils n'auraient pu obtenir s'ils avaient du agir sans le concours de la police française.

Mais reprenons le raisonnement de l'ex-anonyme : l'accord conclu entre Vichy et les Allemands le 2 juillet 1942 permet à Vichy, dès le début, de mettre des bâtons dans les roues de ce grand benêt d'occupant, et de fait, cette politique d'"esquive" suscite en août la "colère d'Eichmann (ses trains partent à vide !)". Une colère qui ne va pas bien loin, puisque Himmler abandonne la déportation des Juifs français "pour le moment" (pour la vérité historique de l'affaire, voir ici)...

Ce faisant, comme je l'ai exposé ici, l'ex-anonyme semble démontrer que Vichy pouvait s'opposer avec succès aux prétentions nazies, dans la mesure où les S.S., face aux (prétendues) "obstructions" de ces précurseurs de Batman & Robin que sont Pétain et Laval, se bornent à... être fous de rage.

Mais passons. Car l'essentiel est ailleurs.

En fait, l'allusion par l'ex-anonyme à la "colère d'Eichmann est entièrement fausse, sauf sur un point : Eichmann, au cours de cet été 1942, a effectivement passé un savon à l'un de ses agents en France, Heinz Röthke, chargé du départ des premiers convois de déportés. Mais c'était à une date précise, avant les grandes rafles déclenchées à partir du 16 juillet 1942, et pour un motif qui n'intéressait nullement une quelconque politique de résistance vichyste.

Mais pour comprendre cet épisode, d'ailleurs bien connu des spécialistes de la "Solution finale" à l'Ouest, un petit retour en arrière s'impose.

Alors que les représentants du R.S.H.A. négocient avec Vichy la collaboration de sa police avec le projet allemand de rafles/déportation des Juifs de France, Adolf Eichmann, qui supervise la "Solution finale", prévoit le 11 juin 1942 de déporter 100.000 Juifs de France.

Or, son adjoint en France, Dannecker, se heurte depuis des mois à une difficulté majeure : trouver des trains. C'est en effet le manque de trains qui a constamment retardé le transfert "à l'Est" des Juifs internés dans les camps français, où ils vivent misérablement depuis des mois. De fait, ce n'est que le 27 mars 1942 qu'est parti pour la Pologne le premier convoi de 1.112 Juifs raflés.

En mai, Dannecker a réussi à négocier l'octroi d'une dizaine de convois avec le General der Infanterie Otto Kohl, chef des services de transport ferroviaires de la Wehrmacht en France occupée, et décrit par le S.S. comme "un adversaire sans compromis des Juifs approuvant à 100 % une solution finale de la question juive ayant pour but l'anéantissement [Vernichtung] de l'adversaire" (cité in Klarsfeld, Vichy-Auschwitz, Fayard, 2001, p. 66).

Cette générosité de la Wehrmacht rencontre des limites. Le pillage de la France, l'expédition de travailleurs français en Allemagne, et surtout l'intense mobilisation ferroviaire liée à l'offensive allemande vers Stalingrad et le Caucase (37.000 wagons de marchandises français réquisitionnés) handicapent les transports.

Eichmann se voit vite contraint de revoir ses objectifs du 11 juin 1942 à la baisse. Dès lors, son plan prévoit la déportation de 40.000 Juifs de France, sur trois mois : 22.000 pour la région parisienne, 6.000 pour le reste de la zone occupée et 10.000 pour la zone "libre", sachant que 9.000 d'entre eux sont de nationalité française vivant en zone occupée. Pour le moment, les nazis modèrent leurs exigences, car n'envisageant de déporter "que" les Juifs compris dans une limite d'âge de 18 à 60 ans.

Quelques jours plus tard, Dannecker élabore un premier programme de départ des convois : deux trains à partir de Bordeaux, un d'Angers, de Rouen, de Nancy, de Dijon, soit six convois de province et... trente de Paris. Le 2 juillet 1942, la Direction des Transports allemands à Paris prend contact avec l'un des collaborateurs de l'officier S.S. pour mettre en oeuvre ce programme de déportation. Les rafles de province sont prévues pour s'effectuer le 6 juillet 1942, avec l'aide de la police française, et visent aussi bien les Juifs français que les Juifs étrangers, alors que Vichy ne tient pas, pour l'instant, à faire arrêter les premiers, davantage enclin qu'il est à sacrifier les seconds. On le voit, Eichmann et Dannecker se sont un peu avancés dans leurs projets, compte tenu des négociations entre Bousquet et Oberg et Knochen qui aboutissent, le 2 juillet 1942, à ce que Vichy procède aux rafles dans les deux zones et à ce que ces opérations visent prioritairement les Juifs étrangers.

De fait, les rafles sont reportées du 6 au 16 juillet 1942. Le total de 40.000 Juifs à déporter reste le même, mais il n'est plus question, pour le moment, de s'attaquer aux Juifs français. La cible principale sera la région parisienne. Dans ces conditions, le plan de Dannecker des six convois de province est profondément remanié à la dernière minute, et tient finalement compte des camps d'internement de zone occupée (Drancy, Pithiviers), où pourrissent déjà des milliers de Juifs étrangers "déportables".

Ainsi, les quatre premiers trains de province (Bordeaux les 15 et 16 juillet, Rouen le 18, Angers le 20) sont-ils annulés, à l'exception d'Angers, et remplacés par le calendrier suivant : 1er convoi de Drancy le 16 juillet, deuxième convoi de Pitihiviers le 17 juillet 1942, troisième convoi de Drancy le 18 juillet, quatrième convoi d'Angers le 20 juillet, cinquième convoi de Nancy le 22 juillet.

Dannecker, à cet instant, est en zone "libre" pour s'assurer de la mise en oeuvre des rafles. Son adjoint Röthke, chargé de superviser le départ des premiers convois, ne parvient pas à respecter les délais et doit annuler le premier train de Drancy du 16 juillet 1942. Le 14, il informe Eichmann des modifications apportées, confirmant notamment l'annulation du premier convoi de Bordeaux prévu à l'origine le 15 juillet.

Comme l'établit Serge Klarsfeld (op. cit., p. 124-126), Röthke ment à son supérieur, par omission. C'est son inexpérience qui l'a amené à devoir annuler le premier convoi de Drancy du 16 juillet, où se trouvent pourtant 1.163 Juifs internés et "déportables". Aussi s'est-il couvert en ne mentionnant que l'annulation, déjà décidée, d'un convoi devant partir de Bordeaux le 15 juillet. De cette manière, il peut arguer de l'accord conclu avec Vichy et limitant provisoirement les rafles aux seuls Juifs étrangers, ce qui interdit tout aussi provisoirement la déportation de Juifs français, et l'oblige à renoncer au convoi de Bordeaux... ce dernier ayant déjà été annulé !

A cette révélation, Eichmann explose et contacte Röthke par téléphone. Peu importe, selon lui, d'où vient le convoi, l'essentiel est qu'à ses yeux un convoi prévu le 15 juillet est annulé. Röthke, face à ces réprimandes, invoque donc pour sa décharge l'accord conclu avec Vichy sur les Juifs "apatrides". Si Röthke espérait échapper à la führer de son supérieur, c'est loupé, car Eichmann ne s'en laisse pas conter. L'excuse de Röthke se retourne ainsi contre lui-même : son patron a beau ignorer qu'un convoi devait partir de Drancy le 16 juillet, et a été annulé par Röthke, il n'en demeure pas moins obsédé par l'idée de conserver sa crédibilité auprès des différentes administrations ferroviaires du Reich, à qui il doit chaque jour arracher des concessions pour nourrir les camps d'extermination.

Il se trouve que cet entretien a fait l'objet, le lendemain, d'un compte-rendu rédigé par le principal intéressé, Röthke lui-même, et produit par le Ministère public français à Nuremberg (cité in Henri Monneray, La Persécution des Juifs en France et dans les autres pays de l'Ouest, Editions du Centre, 1947, p. 131-132) :

Document R.F. 1226

IV/J
Rö/Ge

Paris, le 15 juillet 1942

Objet : Déportation des Juifs à Auschwitz

I. Note


Le 14 juillet 1942, vers 19 heures, le S.S.-Obersturmbannführer Dr. Eichmann nous appelait de Berlin au téléphone pour demander pourquoi le transport prévu pour le 15 juillet 1942 serait supprimé. Je répondis que l'on avait eu l'intention, d'abord d'arrêter en province les porteurs de l'étoile jaune, mais que, en vertu d'un nouvel accord conclu avec le Gouvernement français, seuls les Juifs apatrides devaient être arrêtés. Le convoi du 15 juillet 1942 avait été supprimé parce que, d'après les indications du Kommando S.D. de Bordeaux, il n'y avait que 150 Juifs apatrides à Bordeaux. Disposant d'un temps très limité, je ne pouvais trouver un complément de Juifs pour le convoi.

Le S.S.-Obersturmführer faisait remarquer qu'il s'agissait d'une question de prestige : des négociations difficiles avaient été menées à bonnes fins pour ces convois, avec le Ministère des Transports du Reich, et voilà que Paris supprimait un train. L'affaire était très "blâmable". Il voulait bien ne pas la communiquer au S.S.-Gruppenführer Müller car le blâme retomberait sur lui-même. Mais il se demandait s'il ne devait pas laisser tomber la France dans son ensemble comme territoire d'évacuation.

Je le priai de n'en rien faire et expliquai que la suppression du convoi n'était pas due à la faute de mon bureau. D'ailleurs, le Bureau IV J n'avait connu que très tard la présence de seulement 150 Juifs apatrides à Bordeaux. Dès qu'il en avait été informé, il s'était mis en rapport téléphonique avec l'Office central de la Sécurité du Reich.

Les autres convois partiront conformément à l'horaire prévu.

II. Au S.S.-Haupsturmführer Dannecker pour information.

III. Pour le dossier "transport de Juifs".

Par ordre

RÖTHKE
S.S.-Obersturmführer


Naturellement, Eichmann n'est pas sérieux en proclamant qu'il compte réfléchir à l'abandon de la France comme zone de déportation. "Cependant, note avec pertinence Serge Klarsfeld, on peut très bien concevoir que, confronté en France à une situation où le programme de déportation ne serait pas régulièrement rempli, Eichmann en vienne à préférer suspendre provisoirement la déportation de France" (op. cit., p. 126).

Le drame est que, précisément, le programme de déportation de l'été 1942 sera régulièrement rempli - et Eichmann avait tort de s'impatienter. Du 17 juillet au 30 septembre 1942, 34 convois totalisant 33.057 Juifs partiront pour les camps d'extermination.

En toute hypothèse, la colère d'Eichmann constitue un incident anecdotique mais révélateur de l'ambiance régnant au sein des bureaux de la section juive du R.S.H.A. en ce sinistre été 1942. Elle résulte d'un demi-mensonge d'un assistant de Dannecker, invoquant l'annulation d'un convoi... déjà annulé pour camoufler son incapacité à faire partir un autre convoi, de Drancy. Rien qui ne soit lié à une quelconque politique d'obstruction vichyste, parfaitement inexistante. Au contraire, le coup de sang d'Eichmann, qui n'intéresse donc qu'un seul convoi, intervient avant les premières rafles qui se déclencheront le 16 juillet 1942...

Bref, l'ex-anonyme, alias Michel Boisbouvier, en prétendant que la résistance de Vichy aux déportations avait suscité la colère d'Eichmann (visiblement en août 1942 ?) a raconté n'importe quoi. Il est vrai qu'il ne s'est fondé que sur quelques lignes d'un ouvrage généraliste consacré aux S.S. (Heinz Höhne, L'Ordre noir. Histoire de la S.S., Casterman, 1970, p. 192, recopié dans Historia hors-série n°21, tome 2, p. 101), et qui malgré l'indéniable compétence de son auteur (excellent biographe de l'amiral Canaris), se révèle d'une concision catastrophique sur la "Solution finale" en France, n'évoquant même pas la rafle du Vel'd'Hiv'... Il appartenait à l'ex-anonyme de procéder à une vérification élémentaire, ce dont il s'est abstenu. Et pour cause.

Moralité : chaque affirmation, chaque ligne, chaque mot de l'ex-anonyme doit être vérifié, car sa fiabilité historique n'est pas des plus appuyées.

Ci-dessous. - Adolf Eichmann en uniforme S.S.

*** / ***

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