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La description du livre

Darlan / Bernard Costagliola

En réponse à -4 -3 -2
-1Avec le livre en main de Emmanuel de Chambost

Lettre au grincheux de Bernard Costagliola le dimanche 29 mars 2015 à 11h15

Cher Monsieur, le client n'est plus roi. Je le déplore et j'ajoute que vous n'avez pas idée combien il m'a été douloureux d'accepter le choix de mon éditeur de rejeter les notes de bas de page en fin d'ouvrage. Cela posé, le fait que cette nuisance vous ait empêché de saisir les "grandes idées" du livre pose un problème d'une autre nature. Je vous suggère de relire le bilan sur la collaboration (Darlan - La collaboration..., p. 288-91) et, si votre lecture reste encore "très ardue", de parcourir la dizaine de recensions (cf. le site de mon éditeur auxquelles vous ajouterez si vous voulez celles disponibles sur Internet) existant à ce jour sur le travail. Celles parues en presse, plus courtes que celle de François Delpla que vous connaissez, se complètent en mettant l'accent, au gré de leur auteur, sur les points forts du travail du Darlan "champion de la collaboration", loin devant Laval, au "syndrome Darlan" en passant par le débarquement de novembre 1942.

Je suis confus d'avoir à répéter que cette biographie n'en est pas une, et que je m'attache à suivre Darlan diplomate. Certainement lirez-vous un jour, sous une plume plus qualifiée que la mienne, la question des rapports entre Darlan et le bureau des menées antinationales. A l'intérieur, Darlan m'a semblé avoir surtout pesé de manière ponctuelle contre les éléments qui lui apparaissaient à même de contrarier son effort diplomatique en faveur du rapprochement avec l'Allemagne (cf. par exemple sa lettre du 2 mai 1941 in Darlan..., p. 120, 186-7, 190). A ma satisfaction, ce jugement s'est vu renforcé par l'amiral Marzin, proche subordonné de Darlan dont je viens de découvrir la publication - malheureusement après l'édition de mon travail : Journal : Obéir ? Mers-el-kébir... Dakar... Vichy... Toulon..., présenté par Marie-Paule Leclerc-Marzin - Préface de l'amiral Lanxade, Ed. C. Hérissey, 2014. Marzin écrit (p. 122) :

"Pendant son gouvernement, l'attention de l'amiral Darlan se tourna exclusivement vers la politique extérieure, limitée d'ailleurs aux relations franco-allemandes. Il ne s'occupa pas de la politique intérieure."

Je me suis encore borné à indiquer en nbp les principales références en lien avec le caractère fortuit de la présence de Darlan à Alger lors du débarquement allié auxquelles je vous renvoie (cf. Darlan..., p. 374). Je rappelle donc que Darlan lui-même, son fils, ses collaborateurs intimes, Auphan en premier lieu, ont rapporté leur profonde conviction, sinon leur certitude, que l'amiral est reparti à Alger dans le but d'accompagner son fils dans ses derniers instants. Assumant que vous n'avez pas exploité les Papiers Michelier (alors inaccessibles à Michèle Cointet - j'ai été le premier chercheur à les consulter) et lisant votre intérêt pour les SR (auxquels je ne me suis de même intéressé que dans la mesure où la diplomatie de Darlan s'en trouvait éclairée), je vous livre un extrait de la note intitulée "1942 - Dans quelle mesure Darlan était-il prévenu du débarquement... en AFN" :

Bergeret, témoigne Michelier, "voit l'amiral à l'hôpital Maillot le 6 novembre à 19h30 et l'avertit de l'imminence du débarquement. Darlan répond 'qu'il n'y croit pas, tenant de la bouche même de l'envoyé de Roosevelt que les convois n'étaient pas à destination de l'Afrique française, et qu'ils passeraient sans s'occuper de nous.' [...] Le même jour, le SR de Vichy (colonel Rivet) qui avait une liaison par agent double avec l'Intelligence Service télégraphie à [Darlan] : 'Une action importante contre la France va être incessamment déclanchée'. Darlan répond : 'J'ai vu (ou bien encore "on" a vu) Murphy, il n'y a pas de danger immédiat.'
Michelier poursuit :"Il [Darlan] n'ajouta pas plus de créance à ce message qu'aux informations de Bergeret. [...] Après dîner [...] Bergeret va voir [...] la marine et l'aviation. L'amiral Moreau et le général Mendigal étaient absents d'Alger en inspection [...] Personne n'avait le moindre sentiment d'une alerte prochaine [...]. 7 novembre [...] Bergeret va voir Juin [...] le met au courant. Juin ne savait rien de Murphy pour ce qui est de la dâte [sic], refuse de se laisser convaincre et déclare qu'il se conformera à ses instructions : 'Défendre l'Empire contre quiconque - Si ils viennent [sic], je tirerai dessus." (Papiers Michelier, 262 GG2, V, SHD.).

Nous sommes bien loin de ce qu'affirme, certes avec précautions, Michèle Cointet : "Il est vraisemblable de croire qu'il [Darlan] a été averti [par le SR de la Marine] qu'il se passerait quelque chose [en AFN] et qu'il a voulu être sur place pour faire face et jouer sans doute sa partie, parce que depuis plusieurs mois lui-même, qui s'entend fort mal avec Laval, pense à un retournement un jour" (c'est nous qui soulignons; cf. Darlan..., p. 374, note 200.

Venons-en enfin à l'essentiel à mes yeux : la question de la neutralité sur laquelle vos idées semblent, écrivez-vous, bien arrêtées. Comme je vous lis, il m'apparaît que vous entretenez une confusion entre le dessein et, par suite, le projet de collaboration de Vichy, et ce qu'Hitler en a fait. Quant à la collaboration mise en jeu à Vichy par Darlan missionné par Pétain, je vous renvoie aux questions appelant, comme dans un procès, à des réponses en "oui" ou "non" (cf. Darlan..., p. 274) dans l'espoir que s'affine votre vision de l'étendue dudit projet depuis Montoire jusqu'au télégramme de Darlan du 9 novembre 1942 sur lequel tout a été dit et explicité, notamment dans les interventions de F. Delpla. J'ajoute que vous prenez d'étranges libertés en affirmant l'existence d'un éventuel "dogme paxtonien selon lequel la collaboration fut exclusivement une proposition de la France". En l'occurrence, R. Paxton a exactement écrit : "La collaboration, ce ne fut pas une exigence allemande à laquelle certains Français ont répondu, par sympathie ou par ruse. Ce fut une proposition de la France, qu'Hitler repoussa en dernière analyse." (La France de Vichy 1940-1944, Seuil, 1997, p. 91). Votre "exclusivement" apparaît ainsi bien inopportun, pour ne pas dire tout à fait faux. La France de Vichy a posé la diplomatie que l'on sait et que mon travail précise quant à la part qu'y prit Darlan. Evidemment Hitler en a-t-il joué au maximum afin d'en faire profiter la conduite de la guerre du Reich - de manière exclusive pour le coup - comme il l'explique clairement à Mussolini (cf. Darlan..., p. 88, 127-8). Bien sûr que l'affaire de Syrie est le fruit d'une initiative allemande (Darlan..., p. 122-3). Où est le problème d'interprétation ? Il me semblait que ce processus est décrit dans mon travail (Darlan..., p. 127-8). Je relis E. Jäckel (p. 249) dont vous affirmez encore de manière péremptoire qu'il "rappelle comment l'équation de la neutralité reste valide, aux yeux du Führer". Mais pour ma part, je vois surtout une analyse stratégique, Ribbentrop craignant, comme le rapporte Jäckel, qu'une déclaration de guerre de la France à l'Angleterre n'entraîne en fin de compte la sécession de l'AFN, laquelle desservirait l'invasion programmée de l'URSS. Somme toute, les "efforts" que vous consentez pour conforter votre vision d'une "équation de la neutralité" me laissent perplexe. Je n'ai rien contre les métaphores scientifiques - j'en use moi-même - mais je les préfère claires, tandis que l'histoire ne saurait se réduire à des x et des y ou des lois "quasi-physiques" comme vous semblez y tenir. A moins de vouloir rester à tout prix dans le camp des "grincheux" - n'y voyez aucune marque d'irrespect, mais je me permets d'employer à nouveau le terme puisque vous en êtes de votre propre aveu, cher Monsieur, et que vous me donnez de ce fait l'opportunité d'un vrai dialogue avec l'un d'entre eux, si j'ose dire -, je vous propose de relire ce qu'Hitler pensait vraiment de la collaboration, par exemple au travers des notes personnelles d'Auphan dont j'insère ici quelques extraits à l'intention d'autres lecteurs : que fait l'occupant, s'insurge Auphan, sinon...

"vider le pays de sa substance ? [...] Ce qu'il s'agirait une fois pour toutes de comprendre, écrit-il en entrant au gouvernement au printemps 1942, c'est que Berlin ne veut pas de la collaboration. Ou plutôt la conçoit uniquement comme le 'moyen commode d’extorquer quelque chose de plus' chaque jour au pays suivant une politique 'à sens unique' qui discrédite le gouvernement. Et Auphan de dresser, à la fin de l’été, un bilan tragique : 'Depuis des mois, nous avons fait pour l’Allemagne tout ce qu’un gouvernement français peut faire, tout en restant encore Français.' Or, non seulement le Reich ne nous a 'rien donné ni même promis en contrepartie', achève-t-il, mais encore son attitude à l'égard du vaincu devient 'de plus en plus dure'." (cf. Darlan..., p. 278-9).

Or, Benoist-Méchin, rappelez-vous, ne pense pas autre chose au retour des entretiens du Berghof :

"Sachant ce que je venais d'apprendre au contact direct d'Hitler, il m'était impossible de pratiquer une politique de collaboration qui ne signifiait, en fin de compte, que l'acquiescement de la France à son propre dépouillement. Persévérer dans cette voie, c'était marcher d'abdication en abdication." (cf. Darlan..., p. 161 ).

Ma thèse, vous le savez, est que la collaboration, telle que la conçut Hitler, constitua dans son essence un leurre et un mirage (où se perdit Darlan). Je vous invite, en conclusion de ces lignes, à réfléchir sur le fait suivant : Auphan, qui prônait la neutralité auprès de Darlan, et Benoist-Méchin, qui invitait à l'inverse ce dernier à collaborer toujours plus, auront néanmoins analysé le jeu d'Hitler vis-à-vis de la France vaincue avec la même sévère lucidité. Voilà, me semble-t-il, un drôle d'écho d'une quelconque "équation de la neutralité" qui "reste[rait] valide" aux yeux d'Hitler.

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