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Ce que j'ai vu à Moscou

Henri Béraud

Témoignage et récit fort intéressant, en particulier en ce qui concerne l'opposition totale des paysans au communisme.

AU PEUPLE

Ouvrier de France, je m'adresse à toi. je m'adresse à vous, ouvriers d'Europe. Je suis des vôtres. J'ai tenu l'outil. Né au faubourg, je n'ai de parents et d'amis que dans le prolétariat. Mon père, le boulanger Joseph Béraud, qui n'a pas élevé son rejeton dans de l'ouate, lui enseigna deux choses : l'amour du travail et qu'un homme ne baisse les yeux devant personne au monde. Regarder toutes choses et toutes gens bien en face, telle était la règle de ce rude plébéien, fils et petit-fils de démocrate. A son tour, il fit de son enfant un travailleur, qui ne rougit pas de se, origines.
J'écris cela pour montrer que je n'eus pas besoin
d'"aller au peuple" à la manière de certains fils a papa, qui, pour arriver plus vite dans les milieux populaires, s'y rendent en automobile...
Ainsi, camarades, c'est avec les yeux d'un citoyen très attaché aux droits de sa classe que j'ai vu la Russie. Mon vœu était d'en rapporter une impression favorable. Mon passé, les amitiés que je nourris dans le monde politique, tout m'inclinait à voir les choses de la Russie soviétique plus favorablement. que bien des gens. Encore que, comme tout bon citoyen, je déplorasse les excès de certaine propagande, il me semblait que les avantages d'un rapprochement avec l'U.R.S.S. l'emportaient sur les inconvénients d'une action politique selon moi peu dangereuse pour notre pays. Bref, je croyais à l'avenir économique de la Russie nouvelle, et je ne croyais pas au péril communiste.
Dirai-je enfin que, par une pente naturelle de mon esprit, maintes attaques contre l'expérience soviétique (et que ne justifiaient ni les arguments sérieux, ni des informations de première main) me faisaient souvent aller au delà de mes véritables sentiments envers les gens de Moscou.
Cet état d'esprit, je n'en faisais point mystère. Je m'en ouvris au conseiller de l'ambassade soviétique à Paris.
Je revois la scène. Mon interlocuteur m'observait du fond de son fauteuil. Il avait de beaux yeux slaves, des yeux sombres, changeants et distraits. Quand j'eus exposé mes scrupules, il me dit :
- Vous ne pouvez pas, vous, faire autre¬ment que d'admirer notre ouvrage...
Nous quittâmes ensemble l'hôtel de la rue de Grenelle et
je gagnai seul, rue de Richelieu, le bureau de M. Mouthon, directeur du Journal. Il fut alors convenu, entre lui et moi, que si je partais, je ne rencontrerais, au retour, aucun obstacle à l'expression de ma pensée. Savions-nous alors ce que serait au juste mon impression? M. Mouthon, qui me connaissait comme écrivain de gauche, s'attendait évidemment à publier un reportage « sympathisant », analogue à ceux d'H. G. Wells, de Mile Weiss ou M. de Monzie.
Un mois plus tard, M. Mouthon reçut et publia les articles dont voici le recueil. S'il fut enchanté ou déçu, je n'en saurai jamais rien. Je sais seulement qu'il m'a fait confiance, acceptant d'imprimer mon enquête jusqu'au dernier mot de la dernière ligne, et j e tiens à l'en remercier ici, avec émotion. Il y avait un devoir à remplir; nous l'avons rempli ensemble.

***

M'abaisserai-je à relever certains outrages ? N'insulte pas qui veut un honnête homme. Sortions-nous à observer que l'injure et la menace furent les seuls arguments que m'opposèrent, durant tout un mois, les partisans de Moscou. Cela n'est pas nouveau. M. Charles Sarolea, le grand écrivain anglais qui publia, en 1924, des Impressions de Russie soviétique, plus favorables que les miennes au gouvernement du Kremlin, déclara, par la suite, que son impartialité « n'avait pas été appréciée comme elle le méritait par les critiques bolchevistes », lesquels, ajoute M. Sarolea, lui ont « envoyé des lettres de menaces ».
Qu'est-ce que cela prouve? Croit-on que les injures ou même les violences puissent modifier l'opinion d'un homme qui écrit selon son coeur ? Je ne me soucie pas plus des huées communistes que des louanges réactionnaires. Si j'avais trouvé, à Moscou, un état de choses meilleur que le nôtre, je l'eusse écrit avec la même tranquillité, au milieu d'un choeur tout à fait semblable; les parties eussent été distribuées en sens inverse, voilà tout. L'Humanité m'eût couvert de fleurs; l'Avenir m'eût mis plus bas que terre. Et après ? L'amour du vrai s'arrêtera-t-il à ces misères ? Ne savons-nous pas que le problème dépasse singulièrement les questions d'amour-propre et nous dépasse nous-mêmes ? Sans se payer de mots, on peut affirmer qu'il s'agit de l'avenir de la société. J'ai fait de mon mieux pour juger sainement des choses. Peut-être un autre les verrait-il sous un autre aspect. Mais j'en suis encore à attendre le premier démenti. Aucune fureur ne prévaut contre la vérité des faits. Or, en politique, celui qui tient la vérité des faits n'est pas loin de tenir la vérité tout court.
Cependant je me montrerai beau joueur: je ferai crédit à l'adversaire. Si, dans quelques années, les dirigeants de l'U.R.S.S., estimant avoir réalisé le paradis et tenu leurs promesses, me convient à en juger sur place, le reporter ne déclinera pas l'invitation.
Pour l'instant, mon devoir est d'écrire ce que j'ai vu, tel que je l'ai vu. On me rendra cette justice que je me suis efforcé de le faire avec modération et courtoisie. Ce m'eût été bien plus facile si les Soviets, invention et institution russes, se bornaient à gouverner la seule Russie. Or, le gouvernement bolchevik prétend répandre ses bienfaits dans tout l'univers. Dès lors, le devoir est de crier la vérité à ceux de nos compatriotes que pourraient abuser les artifices de certaine propagande.
La Révolution a pu améliorer la condition des travailleurs russes, lesquels, il faut le reconnaître bien haut, étaient, en 1914, le prolétariat du prolétariat Mais leur condition présente, si améliorée qu'elle fût, serait pour un ouvrier occidental (et très spécialement pour un ouvrier français) une insupportable déchéance politique et matérielle.
Le devoir était également de dénoncer la faillite de l'égalité économique telle qu'on l'avait promise aux insurgés d'Octobre; il fallait dire comment, au coeur même de la capitale prolétarienne, les pauvres subissent plus que n'importe où l'insolence de la fortune et l'immonde assouvissement des profiteurs.
Ne fallait-il pas, en outre, dire aux fils de 1789 que la vraie Révolution russe, la preneuse de Bastille, c'est celle de Février, celle qui renversa le tsarisme, et non point celle qui jugula les libertés publiques.
Les travailleurs, chez nous, ont fait la révolution qui compte, celle des salaires. Ils n'ont rien à attendre du bolchevisme. Quant aux bourgeois, grands et petits, assez faibles pour entendre avec quelque complaisance les voix de l'Orient, ils feraient beaucoup mieux d'écouter les imprécations et les sarcasmes de quelques égarés, qui se croient révolutionnaires parce qu'ils sont envieux. Prêtez l'oreille, bolcheviks de salons, jeunes fous et vieux dilettantes! Vous croyez qu'il s'agit d'appliquer scientifiquement des doctrines ? Pauvres sots! Il s'agit de coucher avec vos femmes, de piller vos maisons et d'étatiser vos enfants. Cela est dit expressément dans les lettres de communistes que j'ai reçues par centaines.
Et ensuite ? Ensuite, notre pays, où chacun, ouvrier et paysan, peut améliorer sa condition jusqu'au légitime bien-être qu'il réclame pour lui et pour les siens, lorsque notre pays ne serait plus qu'un désert rongé par l'incendie; puant la haine et la mort, lorsque nous serions à bout de souffrance, il ne resterait plus; COMME LA-BAS, qu'à dire au prolétariat hagard et déconcerté : « Camarades, nous nous sommes trompés, il faut battre en retraite, faire machine en arrière! ...

***

C'est à dessein que j'ai, dans mes articles, évité commentaires, doctrines, statistiques, toutes choses que l'on peut traiter à Paris sans quitter son cabinet de travail, et qui prêtent à la discussion. Une seule fois, je me suis écarté de cette règle. Ce fut pour donner mon sentiment sur la disparition de Raymond Lefebvre, qui fut mon ami. L'avenir justifiera ou condamnera mes hypothèses. Mais on m'a fait observer que, par cet article, d'ailleurs pieux et mesuré, je m'écartais d'un programme limité aux travaux du reporter.
Au surplus, le « cas Raymond Lefebvre » fournit un aliment aux polémiques. Comme je me suis imposé de ne répondre rien à quiconque hors de tel ou tel fait contrôlé par mes propres soins, j'ai, dans le présent volume, supprimé l'article en question. Il n'avait qu'une valeur sentimentale. Il n'influençait en rien le caractère de mon enquête. Il traitait sommairement, selon l'optique du journalisme, un ensemble assez lourd de probabilités et de suggestions. J'ai voulu m'en tenir aux certitudes.
Il me reste â faire un aveu. En partant pour Moscou, je croyais si peu détester et flétrir le bolchevisme que je sollicitai, auprès de deux éminents politiques français (tous deux considérés comme les leaders du rapprochement franco-soviétique), quelques lettres d'introduction. Ils me les remirent. Elles eussent ouvert toutes les portes, fléchi toutes les consignes. Avant de les présenter, je voulus me former librement une opinion. Dès lors, un scrupule de bienséance m'interdit d'employer ces lettres que j'ai rapportées dans mes bagages. Ceux qui liront le présent volume comprendront sans peine mon scrupule.
Mais c'est trop d'explications. J'ai voulu servir les miens, ceux de ma classe, en regardant de tous mes yeux et en disant ce que j'ai vu. La sincérité du reporter s'accommode par avance de ce qu'il lui en pourra coûter, si, parmi ses amis et ses lecteurs il s'en trouve qui donnent le pas aux sentiments sur les faits. N'importe. Quelque contrariété que nous ayons pu en ressentir, nous n'avons jamais hésité à placer le vrai au-dessus de l'agréable, estimant que le journalisme digne de ce nom n'a pas d'autre loi.
Et, s'il était besoin qu'un homme sincère, profondément désintéressé et désirant la vérité, cherchât dans une haute morale la justification de ses écrits, je la trouverais dans ces apostrophes que Lamennais, adressait au peuple, en 1834 : « Ce que vous prendrez aujourd'hui, un autre vous le prendra demain. Piller, voler, c'est attaquer le pauvre aussi bien que le riche. Ne buvez point la coupe du crime: au fond est l'amère détresse, et l'angoisse et la mort. »

Paris, le 5 octobre 1925.



TABLE

Au peuple

1 Première étape
2 Le train rouge
3 La découverte de Moscou
4 Le palace burlesque
5 Mêlons-nous aux foules soviétiques
6 Lénine mort et présent
7 Comment on vit à Moscou
8 N.E.P. ou les délices de Sparte
9 Mais ou donc est le communisme
10 Les cigarettes du camarade Kamenev
11 Bombes soviétiques
12 Pétersbourg la ville qui meurt
13 Tour pointue, yeux de Moscou, murs écouteurs et Gépéou
14 L’homme qui assassina
15 Le spectre du Tsar
16 Sur le toit
17 La mystique du parti et ses curés-colonels
18 Comment il « faut » visiter Moscou
19 Ce qu’on ne montre pas aux camarades de l’ouest
20 La faucille
21 Le marteau
22 Dimanche bolchévik
23 Assistons à un soviet
24 La muette rouge
25 Devant le kiosque aux cigarettes
26 Trotsky, trotskysme et troïka
27 Faut-il commercer avec les soviets ?
28 Figures impérialistes, masques humanitaires
29 La « publicité » des soviets
30 La canne d’Efimoff
31 Une déclaration de Tchitchebine
32 Moscou la rose

Ma retraite de Russie
Appendice

 

Editeur : Les Editions de France
Date edition : 1926
ISBN ou ref : -
Support : livre
Genre : étude historique
Période concernée : de 1870 à 1939
Région concernée : Est Europe

Proposé par Christian Favre le dimanche 02 août 2009 à 12h07

Dernière contribution le dimanche 02 août 2009 à 18h00

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