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Site personnel de F. Delpla, Historien 1939-45 / François Delpla

 

Lettre d'information de françois delpla le lundi 19 décembre 2011 à 13h17

Sujet : Hitler : folie sur Toile, papier et petit écran





Lettre d'information du site de François Delpla



Chers abonnés,

L’année 2011 restera marquée par le début d’un débat sur la folie de Hitler, et les réactions, diverses, variées et pas toujours saines, qu’il a provoquées.

Bouteille à moitié pleine ou vide, le film « Apocalypse-Hitler » (France 2, 24 octobre 2011, de Daniel Costelle et Isabelle Clarke, conseillés sur le plan historique par le professeur Jean-Paul Bled et, accessoirement, par votre serviteur) s’est arrêté à mi-chemin dans le traitement de ce thème. Une occasion a été ainsi manquée de faire connaître l’œuvre du pionnier américain Rudolph Binion (décédé le 19 mai dernier ) qui, tirant le maximum de substantifique moelle du roman d’Ernst Weiss « Le Témoin oculaire » (écrit vers 1938, publié en 1963), a découvert et cerné autant qu’il se pouvait, au milieu des années 1970, la cure psychiatrique pratiquée par Edmund Forster sur Adolf Hitler en novembre 1918. Même si les phrases « L’Allemagne a maintenant besoin d’hommes comme vous » et « Croyez en vous aveuglément et vous cesserez d’être aveugle » ne nous sont parvenues, en raison des nettoyages effectués par la Gestapo, qu’à travers une œuvre de fiction, même si le fait qu’elles aient été susurrées sous hypnose n’est attesté que par la plume d’un romancier, tout indique que celui-ci a été en contact avec le psychiatre de Pasewalk à travers une courte chaîne d’intermédiaires, et a pu potasser à loisir le dossier médical. Surtout, ces éléments s’intègrent parfaitement à tout ce qu’on sait par ailleurs d’une transformation radicale de Hitler entre la fin de la guerre et le début de son action politique connue, à l’automne de 1919. Cette métamorphose, dont une réinterprétation personnelle et mortifère de la tradition antisémite forme le cœur, porte le nom médical de psychose paranoïaque et l’événement survenu dans les affres de la défaite et de l’hospitalisation s’appelle un déclenchement.

Le rejet parfois obtus de ces informations s’apparente à un refus de savoir. Cela porte, dans le langage des historiens, un nom : l’hypercriticisme. On oppose souvent aux tenants de la thèse d’un Hitler fou un article de 2009 en langue allemande, dû à l’historien de la psychiatrie Jan Armbruster. Or il est tout à fait justiciable de ce diagnostic (je veux dire d’hypercriticisme, non de démence… hélas !) : . Le pauvre docteur Forster est chargé de tous les péchés et de toutes les tares ; surtout, comme dans toute œuvre historique ratée, on glisse subrepticement et sans argument du constat qu’il y a plusieurs interprétations possibles d’un épisode (le suicide de Forster en l’occurrence : il pouvait être dû à des ennuis professionnels et non au remords d’avoir guéri Hitler de la plus funeste façon) vers l’affirmation que l’hypothèse qu’on veut éliminer est certainement fausse (Forster était fâché avec suffisamment de collègues pour que l’explication du suicide N’AIT PAS à être cherchée ailleurs). Cette petite manœuvre permet de conclure qu’il est impossible de connaître ce qui s’est passé entre lui et Hitler et que cela n’a pas grande importance. Alors que la seule attitude historienne qui vaille, face à une lumière unique, mutilée, clignotante, est d’y être pleinement attentif, d’en tirer le maximum et de la rapprocher de tous les indices possibles.

Mon propre travail m’amenait, avant cette année, à voir dans la personnalité de Hitler, et dans sa politique, un mixte d’intelligence et de délire, sans trop me demander quel élément prédominait. Quant au parti nazi, aux SS et aux agents en tous genres que Hitler utilisait pour conduire sa barque et mener l’univers en bateau, je les concevais et les présentais comme des leviers habilement maniés. Le fait de le considérer comme fou me permet à présent d’ordonner tout cela, en dépit des objections et des questions qui se pressent, et dans mon esprit, et dans certains autres qui me le manifestent avec plus ou moins d’aménité : tous les acteurs de la criminalité nazie sont-ils fous ? et les millions d’antisémites, collaborateurs au moins intellectuels du massacre, va-t-on les dédouaner soit comme innocents, soit comme fous ? et, finalement, exempter Hitler lui-même de toute responsabilité ? Ces questions sont soulevées dans divers forums :




Il y a même un forum très fréquenté et populaire parmi les amateurs d’histoire, souvent à juste titre, dont les animateurs ont brandi l’anathème et fini par réduire en cendres l’hérétique… Mais le bûcher a suscité un contre-feu !




La folie pousse Hitler à redresser l’étendard de sa patrie vaincue en mobilisant ses habitants non juifs contre un ennemi métaphysique aux incarnations innombrables, variées et souvent paradoxales, baptisé « le Juif ». Elle est mise en scène dès le début par le parti nazi, que Hitler ne crée pas mais subjugue, un an après sa fondation, au moyen de son éloquence, après quoi il pénètre les milieux populaires par le biais des SA puis les milieux dirigeants par celui des SS, tout en multipliant les cérémonies, à Nuremberg, à Bayreuth et ailleurs. Autant d’occasions de faire descendre sa mythologie sur terre et d’enrôler toute l’Allemagne, en insufflant à ses habitants des degrés de conviction très variables, voire en les laissant se croire opposants ou résistants. La réussite somme toute rapide, et littéralement éblouissante, de l’entreprise, lui offre une confirmation permanente de son lien avec la Providence. L’étranger même se laisse entraîner dans l’illusion –notamment celle qu’il n’y a militairement plus rien à faire en juin 1940, après l’effondrement de l’armée française. Inversement, il va suffire du grain de sable d’un Churchill qui, tel Ulysse attaché à son mât, récuse le chant des sirènes, pour rompre l’enchantement, à la condition, fort aléatoire au départ, qu’il réussisse lui-même à se maintenir à la tête de son pays, puis à polariser les forces d’une partie du monde plus vaste et plus riche que celle que Hitler a réussi à satelliser.

Sa responsabilité réside dans le fait qu’il sait pertinemment, et dit à l’occasion, que ce qu’il fait est mal. L’excuse de lutter contre un « mal juif, plus grand », même sincèrement invoquée, est grotesque, ou en tout cas impropre à atténuer une responsabilité. La responsabilité de ses agents subjugués, passifs, manipulés etc. est d’autant plus grande qu’ils ne sont pas fous ou que, si d’aventure ils le sont, les actes auxquels ils se laissent entraîner ne relèvent pas de leur folie à eux (témoin le fait que l’idée de tuer les Juifs comme tels ne se trouve pas dans les documents nazis, même les plus secrets, avant qu’il l’ait lancée en novembre 1941). Qu’ils espèrent en la destinée de l’Allemagne telle que Hitler la fait miroiter, ou qu’ils désespèrent de l’humanité et de la démocratie, ou encore qu’ils analysent le communisme comme aussi dangereux, voire plus, que le nazisme, les nazis et leurs auxiliaires de tout rang et de toute nationalité sont pleinement responsables de leurs choix.
Deux livres à paraître porteront l’empreinte de ces réflexions récentes sur la folie de Hitler :

-« Churchill et Hitler », programmé aux éditions du Rocher pour le 9 février ; ce manuscrit que je polis depuis douze années (j’ai d’ailleurs mis en ligne l’ancien début, sur la vision de l’Allemagne par Churchill dans les années 1920 ; je fais maintenant démarrer la narration lors de sa première mention connue du nom de Hitler, en septembre 1930) s’est enrichi récemment de la découverte d’une conspiration hitlérienne complètement inaperçue, et fort instructive : le Reich introduit deux faux traîtres, officiers SS, en Angleterre, au premier semestre de 1943, et le contre-espionnage britannique, c’est le cas de le dire, charmé, et persuadé de leur sincérité, les surnomme Arlequin et Colombine. Leur mission est de diviser le gouvernement britannique en contactant des ministres présumés hostiles à Churchill et en renouant si possible un contact avec Rudolf Hess, et de faire croire que le gouvernement nazi lui-même est au bord de l’implosion, les partisans d’une continuation de la guerre contre l’Est et l’Ouest étant menacés par ceux qui ont soif d’un arrêt de la guerre à l’Ouest et entendent concentrer les forces des Etats capitalistes contre l’URSS. Churchill, une fois de plus, paraît bien isolé dans sa résistance aux sirènes… mais il tient ferme la barre.

-« L’individu dans l’histoire du nazisme / Variations sur l’arbre et la forêt » : la rédaction de cet ouvrage, publié dans quelques mois, m’a permis de reprendre une vue d’ensemble de deux décennies de travail quotidien sur le nazisme et sa guerre. Le nouvel éditorial du site en forme le résumé, sous le titre : « Le point sur mon travail » (le dernier éditorial portant ce titre remonte à 2002 !).

D’autres articles récemment mis en ligne, ou qui vont l’être sous peu, capitalisent les réflexions sur la folie de Hitler :

-un compte rendu du livre « Quelques jours avec Hitler et Mussolini » de Ranuccio Bandinelli, montrant bien que le second, lui, n’est pas fou www.delpla.org/article.php?id_article=519 ;

-une réflexion sur les occupations de la France dans les deux guerres mondiales, à partir du livre de Horne et Kramer « Les atrocités allemandes » et surtout du dernier et important ouvrage de Philippe Nivet « 1914-1918 / La France occupée » montrant la différence entre le fait d’être envahi par un conquérant banal et le fait d’être occupé par un illuminé que missionne la Providence www.delpla.org/article.php?id_article=520 .

-un article sur les relations entre Hitler et Göring, déjà en ligne depuis 2002 sur Aerostories , complété par des réflexions récentes sur la satellisation d’un homme intelligent, et pas plus immoral qu’un autre, par un fou www.delpla.org/article.php?id_article=522 .

-un débat sur le blog de Pierre Assouline, à propos du livre de Reynald Secher sur le « génocide » et le « mémoricide » vendéens :

En cette année où la situation mondiale s’est dégradée un peu tous les jours, l’histoire n’a qu’une leçon à délivrer, c’est qu’on a besoin d’elle, or on ne la voit guère envahir le champ social. J’essaye d’en toucher deux mots de temps en temps sur Mediapart , à propos du chantage à « Marine Le Pen au deuxième tour » si on ne vote pas pour un « grand candidat » au premier (quelle négation de la démocratie, de la politique et de la pensée elle-même !), ou de la crise de l’euro qui ne s’accompagne guère de méditations sur les vices, dénoncés dès l’origine par nombre de personnes, du traité de Maastricht et de ses rejetons, ou du pseudo-printemps libyen qui met sur orbite non seulement la charia, mais un bourreau d’infirmières bulgares dispensé de toute autocritique par nos amnésiques médias. La mort de Vaclav Havel vient d’offrir une nouvelle occasion d’en appeler à l’histoire contre l’hagiographie : . Mais pour terminer l’année sur une note d’optimisme, rien ne vaut le blog de Guy Sorman. Ce libéral astucieux, cultivé et bien introduit, après quarante ans d’imprécations contre l’Etat, vient coup sur coup d’en appeler à une nouvelle génération de « grands hommes », et de dire à Sarkozy et Merkel comment ils pouvaient rejoindre ce club : en fusionnant séance tenante leurs deux pays, comme Churchill voulait le faire de la France et de l’Angleterre en juin 1940 ! Faut-il qu’il ait envie de sauver ses idées d’un dangereux procès !

Mais Sarkozy a un moyen de tomber encore plus bas, et politiquement et financièrement : indemniser la famille de Louis Renault pour nationalisation abusive… une autre idée farfelue qui aura marqué l’année, mise sur orbite hélas par une notice diffamatoire du musée d’Oradour :


Après ces préambules, je ne peux que vous souhaiter des fêtes riches en méditations fructueuses, propres à favoriser d’heureux événements en 2012 !


fdelpla


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