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Joffre l'âne qui commandait des lions / Roger Fraenkel

 

une étude nouvelle de jo debrose le lundi 07 novembre 2011 à 16h56



Joffre
ou l’art de commander







Reconnu, avec beaucoup de réserves, comme le « vainqueur de la Marne », le maréchal Joffre a vu, en France, sa réputation éclipsée par celles de Foch et de Pétain, considérés le premier comme un bien meilleur stratège et le second comme un bien meilleur tacticien, au surplus ménager du sang des soldats. Un livre paru récemment va même jusqu’à lui dénier tout talent militaire en le qualifiant carrément d‘« âne » ayant commandé à des « lions » .

L’auteur d’un propos aussi outrancier ne s’est manifestement pas avisé que les lions, dans le cas où ils sont commandés par des ânes, ne sont pas victorieux. On l’a bien vu, entre autres, durant la guerre de 1870, où la valeur des troupiers français s‘est manifestée en de multiples occasions, malheureusement sans résultat car les maréchaux de l’époque, Bazaine, Mac Mahon, Leboeuf … étaient très loin de valoir Joffre!

Avant d’exposer en détail ce qui me paraît avoir été le mérite essentiel de ce dernier, cependant, je ferai deux remarques élémentaires, que les historiens et commentateurs négligent trop souvent, ce qui ne peut que fausser leur jugement.

La première est relative au caractère entièrement inédit qu’ont revêtu les opérations de la première guerre mondiale dès les premiers jours de la campagne. Les brillantes victoires de Napoléon, par exemple, ont été obtenues avec des troupes aguerries, sur des champs de bataille de quelques kilomètres à peine dont le regard de l’empereur pouvait embrasser directement l’étendue, et dans des affrontements où la puissance de feu disponible, de part et d’autre, était relativement modeste. Joffre, dès le début des hostilités, a commandé une armée d’à peu près un million de conscrits répartis sur plus de deux cent kilomètres, et a dû faire face à des situations où la puissance de feu mise en œuvre par les belligérants était sans commune mesure avec celle des armées de toutes les guerres précédentes. Napoléon aurait-il su faire aussi bien, dans des conditions semblables ? Peut-être, mais rien, a priori, ne le garantit !


Ma seconde remarque sera que, au commencement d’un conflit qui succédait à quarante quatre ans de paix européenne, rares étaient les officiers de l’armée française, plus rares encore ceux de l’armée allemande qui avaient eu l’occasion d’exercer un commandement en temps de guerre. Joffre, lui, avait une telle expérience, puisqu’il avait commandé en opérations à tous les grades, de celui de capitaine à celui de général de brigade inclus.

Il ne s’agissait, dira-t-on, que d’expéditions coloniales que, compte tenu de la remarque précédente, on ne saurait comparer à un conflit de l’ampleur de celui qui s’est ouvert en août 1914. Si indiscutable que soit l’objection, elle ne doit pas faire oublier que l’expérience de la guerre, quelle qu’elle soit, procure à ceux qui savent en tirer la leçon, des enseignements irremplaçables.

Elle apprend, d’abord, que toute bataille est un événement violent où il faut s’attendre à tout moment à rencontrer de l’imprévu: surprises venant du climat et/ou du terrain, de l’ennemi et/ou des « amis »  (civils qui interfèrent ou militaires qui réagissent autrement qu’on l’attendait). Elle apprend encore que, dans le succès comme dans l’échec, le souci principal de celui qui commande doit être de maintenir la cohésion de ses unités qui seule, permet de saisir les occasions de nature à conforter le premier ou à en appeler du second. Elle apprend, enfin, que des subordonnés obéissent d’autant mieux à leur chef que celui-ci leur apparaît calme en toutes circonstances et sait leur donner, y compris dans les pires difficultés, des ordres peu nombreux et simples.

Vingt ans avant le commencement de la grande guerre, alors qu’il succédait, au Soudan, au colonel Bonnier, surpris par les Touareg près de Tombouctou et massacré avec toute sa colonne, le commandant Joffre avait montré qu’il avait parfaitement assimilé de telles leçons. De la bataille perdue des frontières à la victoire de la Marne, le généralissime de l’armée française en a fait, une fois de plus, l’éclatante démonstration.







Joffre et Moltke à l’entrée en guerre


Aussitôt après la concentration de leurs unités respectives, le généralissime allemand, Moltke, met en œuvre un plan d’opérations mis au point de longue date de façon détaillée et visant à mettre l’armée française hors de cause en six semaines (le plan Schlieffen), tandis que Joffre adresse à ses commandants d’armées une « instruction personnelle et secrète » où il est seulement dit que l’intention du général en chef est de se porter, toutes forces réunies, à la rencontre de l’ennemi.

On trouve, dans le contraste marqué de ces deux attitudes, l’opposition caractéristique d’un militaire d’école, certes très instruit mais raisonnant a priori sans tenir compte des aléas de la guerre et d’un autre qui, spontanément, applique le principe napoléonien selon lequel « à la guerre, on s’engage partout … et puis on voit! ». Là où des esprits superficiels concluraient à l’incapacité stratégique de Joffre, par conséquent, il faut voir au contraire une marque de la supériorité incontestable de ce dernier, non seulement sur son adversaire immédiat, mais sur le prédécesseur de ce dernier, le comte Schlieffen qui, lui aussi, était un militaire d’école incapable d’imaginer que l’ennemi puisse agir autrement que selon ses calculs.

Irréaliste au point de vue militaire, le plan Moltke-Schlieffen était, au surplus, carrément stupide du point de vue géopolitique, puisque sa conséquence immédiate a été de modifier sensiblement, en faveur de la France, un équilibre des forces initialement favorable à l’Allemagne. L’intervention des armées belge et britannique au début de la campagne pouvait sans doute paraître quantité négligeable à des militaires; mais l’entrée en guerre de la Belgique, puissance coloniale, et surtout d’une puissance maritime et mondiale telle que le Royaume Uni aggravait considérablement le risque d’une guerre longue où l’accès de l’Allemagne à des ressources situées hors de son territoire serait d’autant plus problématique que l’envahissement de la Belgique lui faisait perdre durablement la sympathie des pays neutres.

Le réalisme stratégique de Joffre se manifeste, au contraire, dans le fameux « Plan XVII b », abusivement décrié par des commentateurs qui ont méconnu le fait qu’il s’agissait seulement d’un plan de concentration, qui n’avait d’autre objet que de rassembler rapidement les unités combattantes à proximité de la frontière et de les positionner en vue d’opérations futures.

Si on regarde objectivement le positionnement choisi, justement, on aperçoit aussitôt qu’il ne vise pas seulement à protéger la frontière commune à la France et à l’Allemagne contre une offensive brusquée de cette dernière et à permettre à l‘armée française, au contraire, de prendre rapidement l’offensive en direction du territoire allemand. Le plan XVII prend expressément en compte, en effet, l’hypothèse où une offensive de l’armée allemande empiéterait sur le territoire belge et prévoit une mise en garde contre une telle éventualité.

Ce que Joffre n’a pas prévu, évidemment, et qui l’a mis en position défavorable lors de la bataille des frontières, est que l’offensive montée par son adversaire ne mettrait pas seulement en ligne les corps d’active de l’armée allemande, mais aussi ses corps de réserve, ce qui permettait de donner à son mouvement de débordement une ampleur beaucoup plus considérable que celle envisagée par le plan XVII.

Il y a donc eu, incontestablement, surprise stratégique#, mais celle-ci, comme le confirment tous les témoignages du temps (qui ne sont pourtant pas tous favorables à Joffre), n’a altéré en rien la sérénité et la confiance du général en chef français qui, au cours des trois semaines de retraite qui ont suivi la bataille des frontières, a fait preuve de qualités de commandement sans commune mesure avec celles du maréchal von Moltke.


De la bataille des frontières à la Marne


On sait déjà le contraste qui a existé entre le calme imperturbable conservé par Joffre tout au long de la période et l’émotivité croissante du généralissime allemand, dont lui-même témoigne dans ses mémoires. Un autre contraste, tout aussi marqué, et où la supériorité de Joffre s’affirme sans conteste, doit être souligné; celui qui a existé entre leurs comportements respectifs! Moltke, en effet, est statique, Joffre mobile; Moltke délègue, Joffre commande en personne.

Pendant les trois semaines cruciales qui suivent la bataille des frontières, Moltke n’a pas quitté une fois son Quartier Général installé à Luxembourg. Joffre, lui, a visité chacun de ses commandants d’armée (celui de sa 5e armée plusieurs fois) et deux fois le commandant en chef britannique. Il a donc parcouru plusieurs centaines de kilomètres en automobile ce qui, pour cet homme de soixante quatre ans, représentait un effort physique non négligeable, car non seulement la suspension et les pneumatiques des véhicules de l’époque étaient loin d’avoir l’élasticité de ceux d’aujourd’hui mais les routes elles-mêmes étaient plus souvent pavées qu’asphaltées.

A raison de son immobilité, Moltke n’a eu de contacts avec ses commandants d’armée, qui s’éloignaient continûment de lui, que par téléphone ou par l’intermédiaire de « missi dominici » chargés de lui rendre compte et de transmettre ses instructions. Joffre lui aussi, naturellement, a recouru à des tels procédés mais, à des moments décisifs, il a été présent en personne, voyant, écoutant et parlant par soi-même, ce qui, chacun en conviendra, assure une communication de bien meilleure qualité que celle qui passe par le truchement d’autrui.

Un incident caractéristique, rapporté par le colonel Alexandre, officier de liaison du GQG français avec la 5e armée illustre bien sa manière de faire. Ledit colonel, au cours d’une de ses missions, s’était fait proprement « jeter » par le général Lanrezac, commandant de l’armée qui, après avoir vitupéré devant lui « les petits stratèges à la manque du GQG », l’avait invité à « lui laisser faire son métier ». Joffre, tenu au courant, s’est rendu en personne au QG de Lanrezac, à qui il n’a adressé aucun reproche et auprès de qui il est resté la journée entière de la bataille de Guise, silencieux, laissant son subordonné faire (bien) son métier sans intervenir, se contentant d‘approuver par un signe de tête au moment où celui-ci, au terme d’une journée où il avait pris l’ascendant sur son adversaire, ordonnait de rompre le combat et de reprendre le mouvement en arrière.

Par sa seule présence, en fait, Joffre rappelait au général Lanrezac que son action s’inscrivait dans celle d’un ensemble; que s’il était légitime qu’il tînt compte en priorité de ce à quoi il était directement affronté, il devait aussi tenir compte de problèmes qui se posaient ailleurs, dont il n’avait pas connaissance et dont le généralissime portait la responsabilité. Par son silence, dans le même temps, il le rassurait en lui manifestant sa confiance et lui communiquait le calme qui lui était nécessaire# pour se concentrer sur sa mission et dont son émotivité risquait de le priver.

On voit là les avantages inappréciables apportés par le « commandement physique », qui ont fait entièrement défaut à Moltke dont les commandants d’armée ont travaillé chacun pour soi, ce qui a eu pour conséquence que le dispositif de l’armée allemande a perdu de sa cohérence au fur et à mesure de l’offensive et que celle-ci, à la Marne, s’est présentée fractionnée et, par conséquent, en état de faiblesse.

La manière dont Joffre savait manifester son autorité est particulièrement remarquable quand on considère ses relations avec le commandement de l’armée anglaise, qui avait reçu instruction de son gouvernement de coordonner ses mouvements avec ceux de l’armée française, mais n’était pas placée sous ses ordres.

A deux moments décisifs, en effet, Joffre s’est rendu en personne au QG du maréchal French, dont il a obtenu, chaque fois contre l’avis du chef d’état-major de ce dernier, deux décisions capitales. La première a été, le lendemain la bataille de Mons, de lier la retraite du corps expéditionnaire britannique à celle des armées françaises. La seconde a été, la veille du déclenchement de la bataille de la Marne, de participer à la marche en avant. A considérer les données du problème, dans chaque cas, ce n’était pas si facile.

La première fois, en effet, il lui fallait surmonter le sentiment naturel d’un chef d’armée indépendant dont le souci prioritaire, après avoir été confronté au déluge, était de mettre ses troupes en sécurité. La décision logique, selon un tel souci, eût été de retraiter en direction des ports, où le corps expéditionnaire britannique aurait pu, éventuellement, réembarquer. La seconde fois, il fallait surmonter le sentiment naturel du chef d’une armée épuisée combattant sur un territoire qui n’était pas le sien, qui était de prendre du champ pour que ses troupes puissent souffler.

Grâce à l’action personnelle d’un Joffre … qui ne parlait pas anglais, par conséquent, le dispositif français de la bataille de la Marne a reçu l’appoint de deux corps d’armée supplémentaires, quand le dispositif de l’armée allemande se trouvait au contraire allégé de deux corps d’armée envoyés par Moltke sur le front russe.

On voit, ici, toute la différence entre le guerrier expérimenté et le stratège en chambre. Le premier sait que la bataille décisive est encore à venir et que, dans cette perspective, la seule chose à faire est de maintenir ses forces groupées pour être en mesure de saisir les occasions qui se présenteront. Le second croit prématurément la victoire acquise et affaiblit son dispositif au moment le plus inopportun.

Quelques jours avant la bataille de la Marne, par ailleurs, Joffre remanie son dispositif tactique. Ayant reçu injonction du Ministre de la guerre de mettre deux corps d’armée à la disposition de Gallieni, gouverneur de Paris, il fait en sorte de garder les unités en question sous sa coupe en les intégrant à une armée supplémentaire, qui formera l’aile gauche de son dispositif et dont il donne le commandement au général Maunoury. Dans le même temps, il crée une autre armée, confiée au général Foch et qui constituera le centre de ce dispositif.

En pleine retraite, par conséquent, l’articulation des armées se trouve entièrement remaniée puisque leur nombre passe de cinq à sept, ce qui s’est fait non par apport de troupes initialement laissées en arrière mais par prélèvement de troupes en ligne enlevées à une armée existante pour être affectées à l’une des nouvelles armées en formation. Le dispositif d’ensemble, de ce fait, acquiert un caractère plus souple, plus adapté à la manœuvre.

Le risque pris pour réaliser une telle opération n’était pas mince, puisque la réalisation de l’opération impliquait, en pleine retraite, l’affaiblissement momentané du dispositif en ligne, le temps d’effectuer les déplacements d’unités nécessaires. La prouesse technique, elle aussi, doit être saluée, puisque l’opération impliquait le transport, en arrière de lignes en recul constant et parfois sur de longues distances (de Nancy à Paris, par exemple), de corps d’armée ou de divisions entiers, c’est-à-dire de dizaines de milliers d’hommes avec leur équipement. Le mérite d’une telle prouesse, d’ailleurs, revient indirectement à Joffre qui, avant d’être nommé généralissime, avait exercé la fonction de Directeur des arrières et, en cette qualité, organisé le service des chemins de fer du temps de mobilisation..

Tirant, par ailleurs, les enseignements des premiers combats, le généralissime relève de leur commandement près d’une centaine de généraux, et non des moindres: deux commandants d’armée (sur cinq) et cinq commandants de corps d’armée (sur vingt), notamment. Tous n’ont pas été relevés pour incapacité, ou pour avoir abandonné leurs troupes dans la difficulté. Le général Lanrezac qui commandait la 5e armée, par exemple, n’avait nullement démérité, bien au contraire; le motif de la décision, dans son cas, a été le mépris qu’il affichait pour l’armée anglaise (« Ils ont encore foutu le camp » avait-il dit publiquement en une certaine occasion), sa voisine, qui pouvait compromettre la participation de celle-ci aux opérations d’ensemble.

Prendre le risque de remplacer autant de commandants de grandes unités en pleine bataille est déjà, en soi, un exploit qui porte la marque d’une force de caractère peu commune. A l’actif de Joffre, cependant, il faut ajouter un élément supplémentaire, relatif à la qualité des généraux choisis par lui pour remplacer les relevés. On rappellera, à cet égard, que trois des quatre commandants d’armée qu’il a nommés ont été jugés dignes, par la suite, de recevoir le bâton de maréchal: Maunoury, Foch et Franchet d’Esperey. Un quatrième futur maréchal, Pétain, entré en campagne au mois d’août comme colonel, se trouvait, deux mois plus tard, à la tête d’un corps d’armée.

Toutes les décisions qu’on vient de rappeler, manifestement, se rattachent au souci de Joffre de maintenir le potentiel de ses armées à son maximum et d’assurer en permanence leur cohésion. Il fait à nouveau preuve, en cela, d’un sens stratégique très supérieur à celui de son adversaire qui ne se soucie que de sa manœuvre, oubliant qu’une condition essentielle du résultat de celle-ci est l’état des armées qui l’exécutent.

Du fait de l’action de l’un des généralissimes et de l’inertie de l’autre, une armée française bien commandée à tous les échelons et dont tous les éléments seront solidement reliés les uns aux autres affrontera à la Marne une armée allemande coupée en plusieurs tronçons, dont l’un, l’armée Von Kluck sera, au surplus, dangereusement exposé


L’ordre du jour de la Marne


Le rôle personnel de Joffre dans la bataille proprement dite paraît à première vue assez mince. Ce n’est pas lui, en effet, qui a décidé de son début, mais Gallieni qui, après avoir informé le général en chef de la situation aventurée de l’armée von Kluck, a considéré qu’il y avait lieu de profiter immédiatement de l’occasion et, sans en référer au préalable à son supérieur, a décidé de lancer l’armée Maunoury à l’attaque sur l‘Ourcq. Pendant les quelques jours qu’a duré la bataille, au surplus, Joffre est peu intervenu, laissant chacun de ses commandants d’armée utiliser au mieux les moyens mis à sa disposition contre les troupes qui étaient devant lui.

On ne doit pas mésestimer, cependant, l’importance capitale de l’ordre du jour adressé à l’ensemble de ses troupes, qui a relancé celles-ci en avant. Il s’agit, comme on sait, d’un texte bref, sans aucune grandiloquence#, et qui dit l’essentiel, sans un mot de trop: d’abord que la bataille qui va s’engager est décisive; ensuite que, du haut en bas de la hiérarchie, il n’est plus question de regarder en arrière; enfin qu’il s’agit d’avancer et, quand cela n’est pas possible, de ne pas reculer, dût-on pour cela se faire tuer sur place.

Chacun, du général d’armée au soldat de deuxième classe, a donc su clairement la situation d’ensemble, ce qu’il avait à faire et ce que d’autres avaient à faire autour de lui. Il était ainsi rappelé à tous, de la manière la plus simple qui soit, qu’ils faisaient partie d’un tout et que, de l’application par chacun, dans l’espace restreint où il était appelé à agir, des consignes données à tous dépendait le résultat final de la bataille. Ceci, au cours des combats, n’a pas été sans conséquence. Qui a conscience de ce que d’autre combattent avec lui au-delà de la portée de son regard, en effet, apprécie les difficultés qu’il rencontre autrement que s‘il a le sentiment d‘être seul. C’est ce dont témoignera, entre autres, le général Foch, dont l’armée fut particulièrement à la peine et qui, au moment de ses pires difficultés, ravivait l’énergie et le courage de ses régiments en répétant que l’acharnement croissant manifesté par les allemands contre son armée était le signe de ce que leur situation, ailleurs, était mauvaise et empirait.

Il faut donc saluer encore, sur ce point, un art du commandement tout à fait exceptionnel qui, sans un mot de trop, a permis à Joffre d’obtenir des états-majors et des troupes, à tous les niveaux, un rendement optimum. Doit-on rappeler que, dans le même temps, Moltke s’est contenté d’envoyer à ses armées un émissaire, le lieutenant-colonel Hentsch, qui n’a pu que constater leur mauvaise situation et conseiller une retraite de toutes façons inévitable.


Qui a gagné la bataille de la Marne?


Contrairement à ce que les développements qui précèdent pourraient donner à entendre, je ne dirai pas que Joffre a été le vainqueur de la Marne. Lui-même, d’ailleurs, ne l’a jamais prétendu, et a fait simplement observer que, le cas échéant, c’est lui qui l’aurait perdue.

Il ne s’agit pas là, en réalité, d’une boutade. C’est abusivement, en effet, qu’on impute les victoires aux seuls généraux, sans tenir compte de la peine des soldats, qui dépasse de très loin la leur. C’est à bon droit, en revanche, que la défaite devrait (ce qui, en réalité, est rarement le cas) être imputée à ceux qui commandaient, car la peine des soldats vaincus n’est pas moindre que celle des soldats victorieux.

Le vainqueur de la Marne, par conséquent, c’est l’armée française tout entière, mais celle-ci a eu la chance d’avoir à sa tête un homme dont la fermeté de caractère, le bon sens, le savoir faire et le calme ont pleinement répondu aux exigences de la situation. Le mérite inappréciable de Joffre a tenu dans un art de commander dont très peu d’hommes, hier ou aujourd’hui, pourraient se vanter de l’avoir possédé ou de le posséder au même degré; un art de commander qui lui a valu, tout le temps qu’a duré son commandement, non seulement sur l’armée française mais aussi sur l‘armée britannique, bien que celle-ci n’ait jamais été formellement placée sous ses ordres, une autorité dont aucun autre général français de la grande guerre, pas même Foch#, n’a joui au même degré.

Joffre après la Marne


Nous abordons, ici, la partie la plus contestée de l’action de Joffre, qui a été la cause de l’hostilité croissante du monde parlementaire à son égard et a conduit à son remplacement, en 1916, par le général Nivelle.

Alors qu’il était confronté, cette fois, à une guerre de siège se déroulant sur plusieurs centaines de kilomètres de front, Joffre me paraît pourtant avoir fait preuve des mêmes qualités de commandement que durant la période de la guerre dite « de mouvement ».

Lors de l’offensive allemande sur Verdun, par exemple, il conserve un calme absolu, met à la tête des troupes de la zone concernée l’homme idoine (le général Pétain), prend le risque de résister sur la rive gauche de la Meuse (« J’en ai pris bien d’autres » dit-il, au moment de signer l’ordre, aux officiers de son entourage qui lui manifestent leur inquiétude et soulignent sa responsabilité), décide du principe de la « noria » qui concernera toutes les divisions de l’armée française et permettra aux unités engagées de s’user moins vite que les unités adverses. Dans le même temps, il continue d’organiser imperturbablement l’offensive de la Somme, qui contraindra le commandement de l’armée allemande à ordonner un repli général de plusieurs kilomètres dont Joffre eût certainement su tirer profit si l’événement ne s’était pas produit juste après son départ.

Pour ce qui est des offensives de l’année 1915, qui lui ont été, et continuent de lui être tant reprochées, lui valant une réputation de « boucher » j’observerai qu’en laissant l’initiative à un ennemi, plus nombreux et, à ce moment, mieux équipé, notamment en artillerie lourde une attitude passive eût probablement coûté aussi cher, sinon plus.

A la date du 20 décembre 1943, par exemple, le général américain Patton notait, dans ses carnets, que l’attentisme manifesté depuis plusieurs semaines par la 1e armée américaine, sa voisine, lui paraissait dangereuse parce qu’elle exposait celle-ci aux initiatives de l’ennemi. Trois jours après que cette note ait été écrite, la Wermacht déclenchait, sur le front de cette 1e armée américaine, l’offensive des Ardennes, qui mit en péril le dispositif allié et causa de lourdes pertes.




Sait-on, en France où Joffre a très vite été relégué dans l’obscurité et oublié, l’admiration qu’avaient pour lui ses adversaires ? En témoigne, d’abord, une lettre de la princesse Radziwill, écrite à l’ancien ambassadeur de France à Berlin, Jules Cambon, dans le courant de l’année 1915, où elle fait part à son correspondant de ce que les milieux dirigeants de Berlin, militaires comme civils, ne tarissent pas d’éloges sur Joffre, dont ils se désolent qu’il soit français et non allemand. En a témoigné, aussi, vingt sept ans plus tard, le fait suivant, dont les vieux Rivesaltais se souviennent: le 12 novembre 1942, jour suivant l’invasion de  la « zone libre », un bataillon de la Wehrmacht, aligné devant la statue du maréchal Joffre, lui a rendu les honneurs.


Perpignan, le 15 novembre 2010

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